Article publié le samedi 28 février 2004 dans



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Isaac Joseph, un portrait par Yves Grafmeyer


Né en 1943, Isaac Joseph nous a quitté brutalement
le 10 février. D’abord en poste à l’Université
Lumière Lyon 2 de 1968 à 1994, il était depuis lors professeur
à l’Université Paris X – Nanterre. Sa place dans la
sociologie française contemporaine est originale, singulière,
et marquante. Grand lecteur, commentateur incisif, traducteur exigeant, il a
contribué à mieux faire connaître dans notre pays des œuvres
aussi diverses que celles de Goffman, de Simmel, de Park et Burgess, de Gumperz,
d’Ulf Hannerz… Agrégé de philosophie, il a constamment
maintenu un lien fort avec sa formation d’origine, sans pour autant dédaigner
l’impératif sociologique de l’investigation empirique, ni
l’engagement dans la recherche-action, ni le recours occasionnel au genre
de l’essai (explicitement revendiqué dans le sous-titre de son
ouvrage sur Le Passant considérable). Sa position dans la nomenclature
des sous-champs de la discipline défie les classements. Une sociologie
urbaine, sans doute, mais ouverte sur une sociologie du travail très
présente dans ses travaux récents. Et surtout, une sociologie
constamment attentive aux multiples connotations étymologiques associées
à la ville : l’urbanité, les civilités, la citoyenneté
et, dans un certain sens, le politique.

Esquissées à la faveur d’un projet de thèse
de philosophie avec Georges Canguilhem, ses curiosités intellectuelles
avaient initialement porté sur la mise en place, par les Idéologues
(Cabanis, Volney, Destutt de Tracy), des principes de gestion et d’éducation
des populations dans cette période d’institutionnalisation des
discours révolutionnaires. Ses premiers travaux de sociologue traduisent
une certaine continuité avec ce centre d’intérêt.
Avec quelques-uns de ses collègues lyonnais, notamment Philippe Fritsch
et Alain Battegay, il s’engage dans une recherche sur la généalogie
des dispositifs de normalisation de la famille, qui aboutit en 1977 à
la publication d’un ouvrage collectif (Disciplines à domicile).
Inscrite dans une perspective foucaldienne, cette enquête de sociologie
historique se démarque toutefois d’une interprétation réductrice
des logiques de répression et de normalisation, en mettant en évidence
la pluralité de ces logiques institutionnelles, leur absence de cohérence,
l’enchevêtrement de tactiques disparates et d’interstices
autorisant diverses formes de résistance aux emprises de l’encadrement
disciplinaire.

Isaac Joseph explore cette ligne de fuite qui le conduit très
vite à s’intéresser à la ville entendue non pas comme
lieu d’enfermement, de reproduction et de normalisation (la « ville-usine
 »), mais comme le milieu naturel des sociabilités réticulaires,
des interactions situées, des formes de socialité qui s’élaborent
au quotidien dans un jeu complexe entre organisation et désorganisation,
entre identités et mobilités, entre fréquentation du semblable
et expérience de l’autre. Dans un texte assez peu connu mais qu’il
a toujours considéré comme un moment-clé de son parcours
intellectuel (Résistances et sociabilités, 1978), il
définit les grandes lignes d’un programme de recherche qui se recentre
sur la question des cultures urbaines, en l’éclairant par un dialogue
serré avec les écrits de Simmel, Tarde, Goffman…

Dans la mise en œuvre de ce programme, le travail sur
les textes (traductions, présentations, commentaires) fut toujours intimement
lié au travail de terrain. Le nom d’Isaac Joseph restera associé
à celui d’Erving Goffman, dont il était intellectuellement
très proche et dont il fut l’ami. Sa familiarité avec l’œuvre
du maître de l’interactionnisme symbolique était déjà
très active dans le regard qu’il porte sur les textes fondateurs
des sociologues de la première Ecole de Chicago (1979). Elle féconde
les recherches empiriques qu’il a conduites depuis lors dans divers cadres
institutionnels, au croisement d’une micro-écologie des scènes
urbaines et d’une sociologie des interactions en public. A l’aube
des années 1980, lorsque les difficultés des banlieues stigmatisées
accèdent à la visibilité médiatique, il fonde avec
des collègues lyonnais une association reconnue d’utilité
universitaire, l’ARIESE, qui combine les activités de recherche,
d’intervention sociale et de formation. Dans ses études sur le
quartier des Minguettes à Vénissieux, tout comme dans celles qui
leur ont fait suite sur les « entrepreneurs ethniques », son attention
aux phénomènes d’immigration, d’ethnicité et
d’interculturalité faisait ainsi écho à la place
centrale qu’il accordait, sur un plan plus théorique, à
la figure simmélienne de l’étranger comme analyseur privilégié
de la citadinité. Très impliqué dans les programmes « 
Espaces publics » et « Services publics » du Plan urbain,
il a aussi travaillé pendant longtemps avec la RATP, au sein duquel il
fut détaché pendant quelques années. Amorcée sur
le terrain qui lui était le plus familier – celui des interactions
dans l’espace public –, cette coopération l’a amené
à explorer aussi les interfaces entre les opérateurs de transports
et les usagers, et à devenir un spécialiste reconnu des professions
engageant une relation de service au public.

Isaac Joseph se passionnait pour toutes les formes apparemment
superficielles et éphémères du social, les liens faibles,
les scènes furtives, les marges, les évitements, les échanges
réservés, les accords microscopiques, les sociabilités
à l’état naissant. Il faisait sienne la mise en garde de
Gabriel Tarde contre l’obsession du surplomb, contre l’illusion
qui fait croire aux sociologues que l’ordre des faits n’est perceptible
que si l’on sort de leur détail essentiellement irrégulier
pour « s’élever très haut jusqu’à embrasser
une vue panoramique de vastes ensembles ». Mais il avait la conviction,
intellectuelle et militante, que cette attention minutieuse aux civilités
ordinaires était aussi porteuse d’enjeux politiques.

Yves Grafmeyer

Les ouvrages d’Isaac Joseph :

Pour en savoir plus, deux articles d’Isaac Joseph sont accessibles en ligne :