Article publié le mercredi 27 août 2008 dans



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Wal-Mart, le géant de la distribution

Documentaire, Arte, vendredi 29 août, 22h25 (Etats-Unis, 2004, 52 min.)



En ces temps de rentrée et alors que le "pouvoir d’achat" semble incarner l’alpha et l’omega du débat public français, voici un film qui devrait en intéresser plus d’un.

A l’instar de ses homologues hexagonales, la chaîne de supermarchés Wal-Mart promet "des prix bas tous les jours" comme le proclame son slogan, et ce pour tous les objets ou presque qu’un ménage ordinaire pourrait désirer. Et avec ce concept simple comme un code-barre, l’enseigne fondéee par Sam Walton en 1962 s’est diffusée progressivement sur le territoire nord-américain, avant de partir à la conquête du monde en 1991 [1] . Tout, ou presque, car une (grosse) poignée d’irréductibles citoyens se mobilisent ça et là contre l’implantation du mastodonte de la grande distribution [2].

Jugez plutôt : la plus grosse entreprise du monde selon tous les critères a réalisé 350 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2006 -2,5 % du PIB des Etats-Unis- et plus de 12 milliards de dollars de bénéfices la même année, et peut revendiquer 176 millions de clients hebdomadaires et 1,9 millions d’employés - pardon "associés" selon la terminologie en vigueur dans ses rayons.

Pas mal pour ce qui n’était au départ qu’une modeste épicerie. Une "success story" comme on les affectionne outre-Atlantique (et ailleurs...), sauf que cette croisade pour les "prix bas" -prétendument en faveur des consommateurs- a un coût. Social d’abord, puisque qui dit "bas prix" dit aussi "bas salaires" et conditions de travail épouvantables. Dans les magasins d’abord, et sur ce point là, on peut se reporter au témoignage de la journaliste Barbara Ehrenreich [3], qui a expérimenté pendant deux ans la condition des "Working Poor", à travers divers petits boulots ne permettant même plus la fameuse reproduction de la force de travail. Et pour éviter tout changement, la firme veille à réprimer férocement toute émergence syndicale. Elle a ainsi été condamnée à plusieurs reprises par les tribunaux nord-américains, épinglée en mai 2007 par un rapport de l’ONG Human Rights Watch, et, grande première, son magasin de Gatineau (Québec) vient de se voir imposer une convention collective par un arbitrage [4]. Ce peu de goût pour l’action syndicale explique peut-être l’attirance que la firme semble aujourd’hui témoigner pour le marché chinois...

Mais si la firme s’attire l’ire des riverains de ses "boîtes à chaussures" - comme on surnomme ses centres commerciaux-, c’est aussi pour son interprétation personnelle de "Prends l’oseille et tire-toi !" qui consiste à fermer ses magasins sitôt la rentabilité locale jugée insuffisante, après avoir sinistré le petit commerce et parfois bénéficié de faveurs fiscales pour son installation [5].

Enfin, à l’instar des autres grandes firmes du pays, Wal Mart devrait exercer une influence non négligeable sur le prochain scrutin présidentiel aux Etats-Unis - et donc sur ses suites réglementaires, à travers un intense lobbying financier et... moral [6] !

Et les dégâts ne s’arrêtent pas à la porte des Etats-Unis, puisqu’il faut bien produire au "meilleur" coût (entendez le plus bas possible), les marchandises qui permettront de "satisfaire" les besoins des consommateurs arpentant les linéaires de l’enseigne étoilée. Celle-ci orchestre ce faisant une partie conséquente de la division internationale du travail, avec les conséquences que l’on devine, c’est-à-dire guère reluisantes, tant sociales [7], qu’environnementales, avec l’organisation irrationnelle des transports qu’une telle logique d’approvisionnement implique.

On peut ainsi affirmer que, par son poids et sa stratégie, Wal-Mart incarne l’archétype du capitalisme "mondialisé" tel qu’il s’est développé en ce début de siècle. Elle met également en scène les contradictions de notre "société de consommation" où l’on recherche les "bonnes affaires" au détriment de nos propres revenus, et où s’affichent les bonnes intentions environnementales dans les discours, alors que les gaspillages en tous genres ne cessent de s’accroître, qu’il s’agisse du carburant nécessaire pour gagner ces commerces périphériques, des emballages inutiles ou des objets de plus en plus éphémères.

Le simple déploiement d’une logique inhérente au modèle de la grande distribution, né en France il y a près d’un demi-siècle, et dont Christian Jacquiau a bien montré les dégâts pour ce pays [8] où les enseignes de la grande distribution, de par leur position d’oligopsone ne se privent pas d’exercer une pression intenable sur leurs fournisseurs - y compris les plus gros - avec notamment la fameuse pratique des "marges arrières" [9] et de corrompre les élus pour s’implanter où elles le souhaitent [10].

Si, format oblige, toutes les implications - "culturelles" notamment- de ce mode de consommation "en boîte" ne sont malheureusement pas abordées dans ce film par ses réalisateurs Rick Young et Hedrick Smith, c’est néanmoins un portrait saisissant de la plus grosse firme mondiale qu’ils nous livrent ici. A voir donc, quitte à devoir changer sa manière de faire les courses...

Igor Martinache



NOTES

[1Cf Serge Halimi, "Wal Mart à l’assaut du monde", Le Monde diplomatique, janvier 2006

[2Cf la présentation par Serge Halimi dans Le Monde diplomatique d’un autre documentaire plus critique, signé Robert Greenwald, sur le géant de la grande distribution

[3L’Amérique pauvre. Comment (ne pas) survivre en travaillant, Paris, Grasset, 2004 [2002] - Voir un extrait consacré à son expérience d’employée chez Wal-Mart sur le site du Monde diplomatique

[4Cf "Première convention collective chez Wal-Mart en Amérique du Nord", La Tribune, 17 août 2008

[5Cf Olivier Esteves, "Résistances populaires", Le Monde diplomatique, janvier 2006

[6Cf "Wal-Mart fourbit ses armes contre Obama", Le Figaro, 1er août 2008

[7Cf Jean-Christophe Servant, "Petites mains du Sud pour firme du Nord", Le Monde diplomatique, janvier 2006

[8Les coulisses de la grande distribution, Paris, Albin Michel, 2000

[9Rabais que les fournisseurs doivent consentir pour être "référencées", c’est-à-dire voir leurs produits installés dans les linéaires

[10Des pratiques qui devraient cependant s’atténuer avec les récents "assouplissements" législatifs décidés par le gouvernement actuel et son prédécesseur...

Pour en savoir plus

Rediffusion le mardi 2 septembre à 1h15

(photo : Pascal Rathé - Le Devoir)

Un site internet à consulter...

La présentation du film sur le site d’Arte France
http://www.arte.tv/fr/semaine/244,broadcastingNum=903840,day=7,week=35,year=2008.html