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Suicide : changement de régime. Un observateur hors pair, Maurice Halbwachs

Par Christian Baudelot et Roger Establet

publié le lundi 30 janvier 2006

Domaine : Sociologie

Sujets : Statistiques

     

A l’occasion de la sortie de leur nouvel ouvrage intitulé Suicide : l’envers de notre monde (Seuil, janvier 2006), Christian Baudelot et Roger Establet ont très gentiment accepté que liens socio publie le texte de leur intervention sur Halbwachs et le suicide, lors du colloque qui a eu lieu le mois dernier à l’Ecole normale supérieure à l’occasion du 60ème anniversaire de sa disparition. Nous vous en souhaitons bonne lecture !

Pierre Mercklé

Pour citer ce texte :
BAUDELOT Christian, ESTABLET Roger (2006), « Suicide : changement de régime. Un observateur hors pair, Maurice Halbwachs », intervention au colloque « Dialogue avec Maurice Halbwachs », Paris, Campus Paris-Jourdan, jeudi 1er décembre 2005,
liens socio , janvier 2006 (http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=1116)

Maurice Halbwachs publie Les Causes du suicide en 1930. Il a 53 ans. Très vite, ce livre fondamental devient introuvable, contrairement à l’ouvrage de Durkheim qui n’a cessé, depuis les années 1960, d’être réédité dans un grand nombre de pays et étudié par tous les chercheurs qui se sont intéressés au suicide : sociologues, psychiatres, anthropologues, économistes, épidémiologistes.

Très peu étudié, le livre d’Halbwachs est pourtant fondamental à la fois pour l’étude du suicide mais aussi pour jalonner l’histoire de la sociologie en France. Il était donc indispensable, en le rééditant, de lui rendre sa place parmi les grands classiques de la sociologie française. Merci et bravo à Serge Paugam d’avoir réalisé cette réédition [1]. Car, comme il le souligne lui-même dans sa préface, ce livre est loin de constituer une simple actualisation avec de meilleures données de l’œuvre majeure du maître par un disciple mineur. C’est bien une remise en question fondamentale du travail de Durkheim à laquelle procède Maurice Halbwachs.

Le lecteur met pourtant quelque temps à s’en apercevoir, tant l’ouvrage semble s’inscrire dans le droit fil de la démarche d’Emile Durkheim. Maurice Halbwachs contribue lui-même à cette impression en se présentant sous les traits d’un continuateur modeste disposant seulement de données meilleures sur des périodes plus longues, un plus grand nombre de pays, et recourant à des techniques statistiques plus fines. De fait, l’essentiel des données de Durkheim commencent en 1840 et finissent en 1891. Maurice Halbwachs les complète en amont et en aval par des séries françaises allant de 1827 à 1920, des séries allemandes de 1849 à 1913, des données anglaises qui vont de 1860 à 1926 et des séries italiennes de 1864 à 1914. Sans compter l’extraordinaire qualité des données soviétiques des années 1922 - 1924 qui lui permettent de valider empiriquement une hypothèse sur le rôle protecteur des enfants que Durkheim avait seulement formulée sans pouvoir la démontrer. Durkheim avait vu juste, plus on a d’enfants et moins on se suicide. La méthode utilisée pour analyser le phénomène reprend celle qu’avait inaugurée le maître : une expérimentation indirecte (« variations concomitantes ») fondée sur des statistiques où les taux de suicide sont mis en relation avec d’autres grandeurs de la vie sociale : statut matrimonial, religion, indicateurs économiques. Mieux formé en statistique, Halbwachs ne se contente pas de raisonner sur des moyennes, il prend aussi en compte les dispersions autour de la moyenne en mesurant les écarts.

Simples perfectionnements, dira-t-on, dont la mise en œuvre permet de confirmer et de compléter les résultats obtenus par Durkheim. S’inscrivent apparemment dans la même ligne, les trois brefs chapitres que Maurice Halbwachs consacre, au début de son livre, à des aspects du suicide que Durkheim avait peu ou pas du tout traités : la qualité des sources et des méthodes d’enregistrement des suicides dans les différents pays européens (chapitre 1), l’étude des modes de perpétration du suicide, pendaison, noyade, arme à feu, poison, défénestration, etc ...(chapitre 2), les tentatives (chapitre 3). Dans les trois cas, ces incursions dans des domaines jusque là peu explorés, confirment le bien fondé des analyses durkheimiennes : les données statistiques sont fausses en niveau mais justes dans la mesure des écarts et des variations ; la répartition des modes de perpétration confirme « la régularité étonnante » du phénomène et l’action de forces qui ne dépendent pas de l’individu mais de réalités sociales qui le dépassent. Les tentatives ne peuvent être ajoutées aux suicides consommés, car, outre la difficulté de les recenser objectivement, il est impossible d’apporter la preuve « qu’elles correspondent à autant d’intentions fermes de se donner la mort ».

Une remise en question de l’explication durkheimienne

Et puis, à mesure qu’on progresse dans la lecture de l’ouvrage, un doute s’insinue insensiblement : plusieurs piliers de l’édifice théorique du fondateur de la sociologie manquent à l’appel. Très attendu, le recours au concept d’intégration comme ressort explicatif d’ensemble ne se produit pas. Nulle part, il n’est fait mention de la fameuse typologie distinguant les suicides égoïste, altruiste et anomique. Brisant enfin le silence, le dernier chapitre s’en prend directement aux notions de suicide altruiste et d’anomie. Le premier est exclu du champ car il s’agit d’un sacrifice. Or suicide et sacrifice ont beau constituer « deux espèces d’un même genre », il importe de ne pas les confondre car la société imprime différemment sa marque sur les deux comportements. La société revendique le sacrifice comme son œuvre propre, il n’en va pas de même du suicide qu’elle traite comme un produit illégitime, sans y reconnaître la marque de son action. Quant à l’anomie, concept cardinal de la théorie durkheimienne du suicide, Maurice Halbwachs la soumet à une critique en règle. La nouvelle société qui émerge à la fin du 19ème siècle de tous les bouleversements induits par l’industrialisation, l’exode rural et le nouvel ordre économique n’est pas une société désordonnée qui ne serait régie que par les pulsions ou les initiatives individuelles. Loin d’être déréglée et anarchique, la vie sociale moderne est même plus normative que l’ancienne. Dominée par la loi du marché qui impose à chacun d’évaluer « ses prestations, ses travaux et ses efforts », elle est animée par ses rythmes propres, ses formes conventionnelles auxquelles nous devons nous plier. Les originalités dont elle ne s’accommode pas sont impitoyablement éliminées. Pire, selon Halbwachs, les gestes, les manières de pensée et de sentir des hommes sont réglementés sur un mode « plus tyrannique » aujourd’hui qu’hier et les passions sont coulées dans un moule unique. La vie sociale moderne n’est donc pas plus désordonnée aujourd’hui qu’hier, elle est seulement « plus compliquée ». Voilà qui condamne définitivement la vertu explicative du concept d’anomie, chargé chez Durkheim d’expliquer l’accroissement spectaculaire des suicides provoqués par le passage d’une société rurale, artisanale et religieuse à une société urbaine, industrielle et laïque.

Mais c’est sans doute dans les dernières pages du livre, à propos du rôle explicatif des motivations personnelles, que se manifeste avec le plus de clarté la distance que prend Maurice Halbwachs à l’égard de Durkheim. Pour expliquer le suicide, bien sûr, mais plus largement pour concevoir les relations entre l’individu et la société. Durkheim avait d’emblée chassé du cadre de son analyse les motifs subjectifs invoqués par les victimes pour donner un sens à leur acte. Pertes d’emplois, revers de fortune, misère, chagrins de famille, amour contrarié, jalousie, ivresse et ivrognerie, maladies mentales, dégoût de la vie, etc.. n’étaient pour lui que des « causes apparentes », des raisons invoquées « après coup » pour expliquer ou justifier des suicides déterminés en fait par de toutes autres causes, les grandes forces collectives qui travaillaient le corps social dont l’anomie. Pour Durkheim, les motifs invoqués par les victimes comme les raisons de leur acte expriment soit des tendances organiques (souffrances physiques, maladies mentales, ivresse et ivrognerie) et dans ce cas elles ne dépendent pas de la vie sociale ; soit des propriétés individuelles qui se neutralisent et s’effacent mutuellement, noyées dans la masse des autres. Maurice Halbwachs les réhabilite au contraire en considérant que les motifs et circonstances individuelles « dépendent de la structure du corps social » et qu’il est nécessaire de les envisager comme des causes du suicide à part entière, au même titre que les croyances et coutumes collectives (chapitre 15, 2).

Chez Durkheim, note-t-il, l’individuel s’oppose au social comme « le règne de la contingence et de l’imprévisibilité à celui de la nécessité, des lois et de l’ordre ». Cette séparation de fait, quasi matérielle entre deux ordres de réalités, lui semble illusoire. Il soutient en effet que les motifs individuels sont en rapport avec les causes générales et qu’ils forment système avec elles. C’est une erreur de séparer arbitrairement les grands courants de la vie collective de ces accidents particuliers. Les dispositions organiques qui « affinent les systèmes nerveux » et les rendent « délicats à l’excès » ont aussi des causes sociales puisque « ce n’est point par hasard qu’elles se rencontrent en plus grand nombre dans les professions libérales, industrielles et commerciales, et dans les groupes urbains que dans les autres ». D’autre part la distinction entre l’individu et la société n’a rien d’absolu puisque la société est à l’intérieur de l’individu. Mieux, la société n’existe pas en dehors des individus qui l’incarnent : « les sentiments de famille, les pratiques religieuses, l’activité économique ne sont pas des entités. Ils prennent corps dans les croyances et les coutumes qui rattachent et lient l’une à l’autre les existences individuelles ». Cette conception d’une incorporation (« prennent corps ») de la réalité sociale par les individus s’imposera dans la seconde moitié du vingtième siècle grâce aux travaux d’Edward Sapir, Norbert Elias, Pierre Bourdieu et de nombreux ethnologues. Mais dès 1930, Maurice Halbwachs en avait jeté les bases en discutant le travail de Durkheim sur le suicide. Il en découle une conception beaucoup plus complémentaire et pacifiée des relations entre psychiatrie et sociologie. Il n’y a pas deux catégories de suicides, ceux qui relèveraient d’un déterminisme organique, objet de la psychiatrie, et ceux qui relèveraient d’un déterminisme social, objet de la sociologie. Chaque suicide relève à la fois des deux points de vue. « Suivant qu’on se place à l’un ou à l’autre, on y verra l’effet d’un trouble nerveux, qui relève de causes organiques, ou d’une rupture de l’équilibre collectif qui résulte de causes sociales. » C’est le point de vue qui crée l’objet.

Cette remise en question en profondeur d’un certain nombre d’aspects majeurs de la théorie durkheimienne du suicide s’effectue, sans la moindre polémique, dans le cadre d’une discussion scientifique exemplaire par son honnêteté intellectuelle et son seul souci de mieux établir et de mieux expliquer les faits. A aucun moment Maurice Halbwachs ne cède à la tentation de prendre la place du maître en mettant au jour les failles ou les insuffisances de son œuvre. A aucun moment il ne prétend substituer à la théorie constituée de Durkheim un système explicatif supérieur qui serait le sien. Car pour Durkheim et pour Halbwachs les enjeux théoriques d’un livre sur le suicide étaient radicalement différents. En 1897, Durkheim avait 39 ans, une thèse à démontrer, une théorie à déployer, une science à construire, la sociologie. Il lui faut donc réfuter ses prédécesseurs, guerroyer contre les sciences concurrentes et affirmer hautement que seule la sociologie est à même de comprendre et d’expliquer le suicide dans toutes ses dimensions. Gabriel Tarde, son rival, les psychologues. les psychiatres font les frais de cette entreprise pionnière et fondatrice qui consiste pour Durkheim à définir et marquer un territoire le plus large possible. Bénéficiant, trente trois ans plus tard, de la percée du fondateur, Maurice Halbwachs ne se sent plus obligé de produire une théorie générale du suicide ni de faire converger tous les faits dans la même direction. Beaucoup plus serein et confiant dans l’élan imprimé à une discipline dont il n’a plus à démontrer la possibilité ou la nécessité de son existence, il s’intéresse davantage aux faits pour eux-mêmes sans jamais vouloir les soumettre à tout prix à une théorie générale préexistante. Alors que l’ouvrage de Durkheim était construit, comme une thèse, avec ses trois grandes parties (« trois livres ») ou alternaient réfutations et démonstrations de grands principes (le suicide est social), celui d’Halbwachs se présente sous l’aspect plus détendu de quinze chapitres indépendants les uns des autres où chacun traite pour lui-même un problème nouveau sur la base des faits disponibles, sans épargner au lecteur des doutes et des hésitations. L’édifice construit par Durkheim en sort ébranlé, certes, mais renforcé : débarrassé de ses excès et de ses illusions d’optique, il est réduit à ses œuvres vives et complété de perspectives nouvelles. Lesquelles ?

Trois points nous semblent décisifs dans l’apport de Maurice Halbwachs. Travaillant sur les données actuelles du suicide, à l’échelle du monde, nous sommes amenés à relire à la lumière de notre travail présent les grandes avancées de notre illustre collègue [2].

La théorie du maximum

L’une des plus importantes tient à l’évolution du phénomène. Quatre chapitres entiers - IV, V, VI et VII, soit 82 pages, un cinquième du livre- sont consacrés à actualiser et à remettre en chantier les données de Durkheim sur l’évolution globale des taux de suicide. L’examen minutieux des faits aboutit à une rectification décisive.

Le suicide de Durkheim se concluait par un pronostic très pessimiste : l’analyse des causes sociales permet d’extrapoler, à partir des données initiales, une hausse régulière et continue des taux, puisque les traits fondamentaux des sociétés contemporaines sont autant de facteurs aggravant : individualisme, anomie généralisée de l’économie. Dès le tableau IX, retraçant l’évolution des taux dans 11 pays européens de 1836 à 1925, dont l’analyse serrée se conclut par le calcul des coefficients de dispersion [3], Halbwachs rectifie le diagnostic : sur un siècle, en Europe, le taux de suicide augmente en moyenne mais, d’un pays à l’autre, la dispersion des taux diminue. La hausse se ralentit dans les pays où le suicide était au départ le plus fort, elle est plus vive dans les autres. Il y a, à la fois, homogénéisation des taux et tendance à un maximum. La croissance n’est pas sans limites. C’est « cette hypothèse » qui sera soumise à l’examen de toutes les données disponibles dans les trois chapitres suivants.

La démonstration, pour la France, s’effectue à l’aide d’une comparaison de deux cartes départementales, l’une de 1872, l’autre de 1911, et d’un suivi des taux régionaux de 1827 à 1919. L’examen ne laisse aucun doute : tout au long de la période, la localisation des taux de suicide est inchangée, mais les écarts entre les régions ont baissé de façon continue et spectaculaire : le taux de suicide au Nord était quatre fois supérieur à celui du Sud en 1827-1843 ; il ne l’est plus que deux fois en 1919. Au cours du siècle, la hausse a été la plus faible là où le suicide était le plus fort, et la plus forte là où il était le plus faible. L’examen de l’évolution en Allemagne, en Italie et en Angleterre aboutit au même résultat : diminution de la dispersion des taux régionaux, croissance ralentie dans les régions aux taux les plus fort, et donc convergence de la hausse globale vers un maximum. Et Halbwachs de conclure son chapitre VI : « Ainsi se vérifie exactement la loi que nous avions énoncée. » [4] L’affaire semble donc entendue.

Mais Halbwachs reprend le fil de sa démonstration en abordant les données, à travers la distinction ville-campagne. Il mobilise avec minutie toutes les données disponibles. Aux données classiques sur l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Angleterre, il ajoute des séries suédoises, tchécoslovaques et même soviétiques. La démonstration s’effectue en deux temps : à une échelle macroscopique, on constate, dans tous les pays la diminution des écarts entre les villes et les campagnes ; puis, grâce à une interrogation soigneuse des données régionales, on vérifie, en Italie et surtout en Angleterre, que les écarts entre la métropole régionale et sa province diminuent d’autant plus fortement que la métropole est plus importante. La croissance des taux de suicide tend donc bien vers un maximum. Le pronostic durkheimien est corrigé et celui d’Halbwachs se vérifiera dans tous les pays développés.

Ce long réexamen de la croissance des taux de suicide ne comporte aucune redondance. Il ne s’agit pas pour Halbwachs de vérifier une loi sociologique abstraite, mais de suivre en son détail le développement d’un processus, où s’exprime l’une des caractéristiques majeures des sociétés de notre temps : la mise en place progressive d’un nouveau « genre de vie » et la constitution d’ « une civilisation urbaine » [5].

Si ce point suscite chez nous autant d’admiration pour la virtuosité technique, c’est que l’évolution ultérieure a d’abord confirmé la tendance au plafonnement des taux puis accusé une tendance à la baisse. On comprend, en regardant cette courbe, pourquoi Emile Durkheim, publiant son ouvrage en 1897 et dont les sources statistiques les plus récentes dataient du début des années 1890, ne voyait pas de fin possible à l’accroissement du phénomène. La période où il conçoit son livre est celle de l’apogée après une hausse forte et continue tout au long du siècle. La fin des années 1920 constitue pour Maurice Halbwachs un observatoire moins dramatique. La courbe s’est inversée quelques années avant la première guerre mondiale.

L’interaction des variables [6]

Durkheim a fondé une grande partie de sa théorie du suicide sur le « fait » que les protestants se suicidaient plus que les catholiques. Peu importe ici qu’il ait bien ou mal établi ce « fait », ses successeurs l’ayant plutôt vérifié. On sait comment il en rendait compte : « Le penchant du protestantisme pour le suicide est en rapport avec l’esprit de libre examen. » Mais le libre examen résulte lui-même de l’ébranlement des croyances traditionnelles : « Plus un groupe confessionnel abandonne au jugement des particuliers, plus il est absent de leur vie, moins il a de cohésion et de vitalité... La supériorité ou plutôt l’infériorité du protestantisme sous ce rapport vient de ce qu’il est une église moins fortement intégrée que l’Église catholique. » Même son de cloche chez le père Krose S.J. qui en fait lui aussi une affaire de croyances. Si le catholicisme détourne ses fidèles de se tuer, c’est, d’après lui, parce qu’il leur inspire une crainte des peines d’outre-tombe.
Les faits réunis par Durkheim ne lui semblant ni bien établis, ni bien expliqués, Maurice Halbwachs reprend le dossier trente ans plus tard. C’est l’objet du chapitre 9 des Causes du suicide. Soulignons en passant le grand avantage que présente, d’un point de vue scientifique, la méthode statistique : laisser des traces assez objectives pour être à leur tour discutées, augmentées et reprises par d’autres, inspirés d’hypothèses théoriques identiques ou radicalement différentes, sous le regard de tous. Comme dans les sciences de la nature, on peut recommencer l’expérience autant de fois qu’il est nécessaire.

Halbwachs remarque d’abord que, d’un strict point de vue statistique, il est impossible, sur la base des données disponibles, d’isoler à l’état pur le facteur religieux et de mesurer son action. Seuls deux États présentent à son époque la double propriété de compter des proportions significatives de protestants et de catholiques et d’indiquer la confession religieuse de leurs suicidés, la Prusse et la Suisse. Or, dans ces deux États, la différence entre protestants et catholiques se complique d’autres clivages ayant trait à la nationalité et au genre de vie. En Prusse, Ies protestants sont prussiens et les catholiques, polonais ; les catholiques sont, en Prusse comme en Suisse, plus nombreux à la campagne et les protestants dans les villes. D’où la question : est-ce parce que polonais ou paysans ou est-ce parce que « non protestants » que les catholiques, en Prusse, se suicident peu ?

Afin de tenter de répondre à cette question, Maurice Halbwachs construit le tableau 35 (p. 210). Au beau milieu du tableau, plusieurs erreurs de calcul : le total des taux mixtes des districts catholiques ne peut arithmétiquement s’élever à 309. Il est en fait de 111 [7]. Encore un des grands mérites de l’analyse statistique : les erreurs y sont visibles et rectifiables fût-ce 75 ans plus tard. Le statisticien agit en pleine transparence.

Les écarts relatifs représentent le taux de suicide des protestants, en égalant à 100 le taux de suicide des catholiques.

Lisons-le en détail. Le thème du passage de la société rurale à la société urbaine est très fortement mis en avant. La lecture attentive de Max Weber a d’autre part attiré l’attention de Maurice Halbwachs sur la liaison entre vocation urbaine et religion protestante, entre traditionalisme rural et religion catholique.

On peut lire en un premier temps le tableau de Maurice Halbwachs comme un effort pour mettre au jour une variable latente négligée par son prédécesseur. Coup classique de l’effet de structure en statistique : une variable peut en cacher une autre.

La statistique suisse montre en effet que le taux de suicide des catholiques augmente quand on passe des cantons agricoles aux cantons mixtes puis aux cantons industriels. Le même phénomène affecte avec moins d’ampleur le taux de suicide des protestants. De sorte que dans la Suisse industrielle et urbaine, les écarts entre les deux taux tendent à se rapprocher : écart de 330 (328 !) dans les cantons agricoles, de 240 dans les cantons mixtes, de 144 (139 !) dans les cantons industriels.

II s’agit jusque-là d’une correction inspirée par les mêmes principes que ceux de Durkheim et allant dans le même sens. Il serait cependant faux de limiter la lecture de Maurice Halbwachs à une expérimentation indirecte qui isolerait le phénomène social de l’urbanisation d’une part et le phénomène social de la religion de l’autre.

Le tableau rend au contraire Maurice Halbwachs sensible à l’interaction entre les deux phénomènes. Ayant à expliquer l’importance du taux de suicide protestant dans les cantons ruraux, Maurice Halbwachs émet l’hypothèse que les ruraux protestants sont moins engagés dans la société rurale et davantage tournés vers les foyers de l’activité urbaine « Si les protestants à la campagne ne subissent pas au même degré l’influence du milieu paysan, c’est qu’ils ne s’y engagent pas tout entiers : ils représentent dans les régions agricoles des éléments étrangers que leurs occupations et leurs habitudes orientent vers les villes et vers l’industrie. » [8]
De même qu’un rural protestant n’est pas aussi rural qu’un rural catholique, un industriel catholique est moins industriel qu’un industriel protestant.
Maurice Halbwachs ne nie pas, compte tenu des faits dont il disposait, que les protestants se suicident plus que les catholiques. Il confirme ainsi l’intuition durkheimienne. A une nuance près : pour lui, ce n’est pas seulement une affaire de libre examen et de croyance. Il replace la religion dans son milieu. Une religion n’existe pas en dehors des conditions sociales de la société qui l’a produite. « On va sans doute un peu vite lorsque, des seules statistiques allemandes, on conclut que les protestants sont particulièrement exposés au suicide. Le protestantisme allemand présente des caractères particuliers, en raison même de ce qu’il est allemand. Du moment que les influences religieuses varient suivant le milieu où elles s’exercent, il faut prendre garde de ne pas attribuer à la religion ce qui résulte du milieu [9]. » Et la religion est elle-même une composante du milieu.

« II est bien difficile, affirme-t-il aussi, de distinguer les habitudes religieuses et les autres coutumes parce qu’elles forment le plus souvent un tout indécomposable. Pourquoi le paysan est-il attaché à son église ? Parce que c’est le lieu du culte ou parce qu’elle représente à ses yeux son village ? Pourquoi honore-t-il ses morts et entretient-il leurs tombes ? Est-ce parce qu’il songe à la communauté des vivants et des morts, à la vie future, ou parce qu’il garde le souvenir de ceux qui l’ont précédé dans sa maison, sur sa terre, et par attachement tradi¬tionnel à ce qui représente le passé ? Pourquoi le suicide lui fait-il horreur ? Est-ce parce que c’est un péché irrémissible, ou parce que celui qui se tue se singularise, et meurt suivant des formes qui ne sont pas admises dans la communauté paysanne ? Pour qu’on puisse distin¬guer ici ce qui est proprement religieux et ce qui ne l’est pas, il faudrait que le groupe confessionnel ne se confonde pas avec une société non religieuse, que ses rites et cérémonies ne soient point solidaires de coutumes et de fêtes traditionnelles et sans aucune signification transcendante [10]. »

La démarche est exemplaire. Seule une méthode statistique pouvait mettre en évidence le phénomène. Une fois le fait avéré, il avait deux solutions. Ou bien, il simplifiait l’équation et substituait la seconde variable (environnement) à la première (religion). Ou bien, se faisant économètre, il cherchait, allant encore plus loin, à décomposer l’effet pur de la religion et l’effet pur de l’environnement (ville ou campagne). Aujourd’hui, il disposerait des outils statistiques nécessaires.

Refusant de s’engager dans aucune de ces deux voies, Halbwachs en ouvre une troisième : il affirme l’indissociable interaction entre ces variables dont les actions conjuguées portent la marque d’un « milieu ». Ramenée à ses dimensions culturelles plus que cultuelles, la religion fait corps avec le milieu et le genre de vie. Loin de rompre avec des explications de type culturaliste, il leur ouvre au contraire la voie, sur des bases parfaitement saines : la mise en évidence de relations statistiques régulières, robustes et complexes entre le suicide, la religion, le pays et le mode de vie. Et le chantier est loin d’être clos.

La relation entre suicide et richesse

Bien qu’il n’ait pas étudié systématiquement la relation entre richesse et suicide, Emile Durkheim suggère des orientations qui s’inscrivent dans sa théorie générale de l’anomie. Les catégories sociales les plus pauvres se suicideraient moins que les autres (« la misère protège », écrit-il), alors que le suicide battrait son plein parmi les catégories les plus exposées aux brutalités de l’anomie généralisée de l’économie moderne. Les crises exposent davantage à des faillites ceux qui sont déjà en haut. Les crises de prospérité créent de nouveaux riches animés de besoins infinis qui se trouvent par là plus exposés au risque du suicide. « Ce qui démontre mieux encore que la détresse économique n’a pas l’influence aggravante qu’on lui a souvent attribuée, c’est qu’elle produit plutôt l’effet contraire. On se tue très peu en Irlande, pas du tout en Calabre, l’Espagne en a dix fois moins que la France. On peut même dire que la misère protège. Dans les différents départements français, les suicides sont d’autant plus nombreux qu’il y a plus de gens qui vivent de leurs revenus [11]... »

Emile Durkheim faisait de la crise le ressort explicatif principal de la relation entre suicide et croissance économique. Trente ans plus tard, Maurice Halbwachs critique les indicateurs retenus par Durkheim en particulier l’indice des prix qui ne rend pas compte des crises financières. Il souligne d’autre part la grande difficulté d’isoler un effet pur de l’économie sur le suicide. Raisonnant sur l’Allemagne à l’époque du bond économique postérieur à 1880 (1880 - 1913) et secondairement sur la France, il montre que la relation entre le suicide et le mouvement des prix n’est pas la même dans les deux pays. En Allemagne, le phénomène est clair. Le suicide baisse quand les prix montent et monte quand les prix baissent. La tendance est moins nette en France où la variation ne joue dans le même sens que pour 5 des périodes étudiées sur 9. Surtout, Maurice Halbwachs s’en prend au principe même de l’analyse durkheimienne qui fait de la crise le moteur unique et principal de l’explication. « Ce n’est pas la crise comme telle mais la période de dépression après la crise qui détermine une élévation des morts volontaires. Ce n’est pas la misère des ouvriers qui chôment, les banqueroutes et les faillites qui sont les causes immédiates, mais un sentiment obscur d’oppression qui pèse sur toutes les âmes parce qu’il y a moins d’activité générale, que les hommes participent moins à une vie économique qui les dépasse et que leur attention n’étant plus tournée vers le dehors se porte davantage non seulement sur leur détresse ou leur médiocrité matérielle mais sur tous les motifs individuels qu’ils peuvent avoir de désirer la mort »(p 283-284). Les riches ne sont donc pas selon lui les seuls à souffrir des crises économiques au point de mettre fin à leurs jours. Aujourd’hui, l’ensemble des données plus riches, plus nombreuses, plus précises dont on dispose, confirme son diagnostic, sans toutefois donner entièrement tort à la position défendue par Emile Durkheim.

Lorsqu’on examine aujourd’hui pour l’ensemble des pays du monde la relation entre la richesse mesurée par le niveau du Pib et le taux de suicide, une tendance générale se dégage avec netteté. Plus un pays est riche, plus le niveau de suicide est élevé.

On pourrait donc imputer les taux élevés de suicide soit à la richesse en elle-même (oisiveté, ennui, saturation des désirs...), soit à l’une ou à plusieurs des réalités sociales qui lui sont généralement associées : urbanisation, esprit de compétition, montée de l’individualisme, vieillissement de la population, baisse de la fécondité...

Ce sont les pays les plus pauvres, l’Egypte, le Pérou, la Syrie, le Nicaragua, l’Equateur, la Chine et même l’Inde où les taux de suicide sont les plus bas. Les pays africains ne sont pas représentés : les données sur le suicide manquent. On s’y suicide pourtant. Les études coordonnées par Paul Bohannan au Nigéria, en Ouganda et au Kenya l’attestent [12]. Lorsqu’on les calcule pour certaines populations les taux sont faibles : ils varient entre 5 et 10 pour 100 000. On pourrait donc dire avec Durkheim : « la misère protège ». Les variations du taux de suicide seraient une sorte de compensation morale aux tristes inégalités de richesse de ce bas monde. Ex egestate nascitur virtus.

Cette vision moralisatrice résiste pourtant mal aux statistiques propres aux pays les plus riches. Ce n’est pas dans les régions centrales et urbaines de ces pays que le suicide est le plus fort mais au contraire dans les périphéries les plus pauvres. Ainsi aux USA, les Etats les plus urbanisés et les plus riches, autour de Chicago, San Francisco, Los Angeles, New York ont les taux de suicide les plus faibles alors que le suicide sévit particulièrement dans les Etats les plus pauvres et les moins représentatifs de l’ « american way of life ». A l’intérieur des USA, richesse et suicide varient en sens inverse.

C’est aussi à Birmingham et Manchester, les villes les plus sinistrées par la désindustrialisation et rendues célèbres par les films de Ken Loach que le taux de suicide est le plus élevé. En France, c’est dans les départements les plus riches que le suicide est le plus faible. Il en va de même pour les 42 préfectures du Japon. Et partout où nous disposons de statistiques sur la profession des suicidés, c’est en bas de l’échelle sociale que le suicide bat son plein aujourd’hui.

Les données nous confrontent donc à une contradiction : à s’en tenir à la statistique internationale, on conclurait volontiers à un effet massif de la richesse sur le suicide. Le développement économique aboutirait, par ses conséquences directes et indirectes, à des désaffections à l’égard de la vie et à des désespoirs engendrés par les forces morales les plus directement associées au progrès. On serait alors dans le droit fil des explications et des préoccupations de Durkheim qui discernait dans le développement des sociétés modernes de la fin du dix-neuvième des « courants suicidogènes » en grande partie alimentés par la destruction des protections assurées par les communautés traditionnelles - paroisse, famille, village - et l’autonomie croissante des initiatives individuelles dont les niveaux d’aspiration s’élèveraient sans entraves dans tous les domaines de la vie : richesse, sexualité, pensée rationnelle... Mais les données nationales disponibles sur les pays les plus riches vont dans un sens entièrement opposé : c’est dans les régions et les catégories sociales laissées pour compte par le développement que le suicide est le plus fort. Halbwachs aurait donc vu juste. De fait, si les crises de prospérité augmentaient les risques de se tuer, les suicides auraient dû augmenter fortement pendant les Trente Glorieuses et diminuer ensuite. C’est exactement le contraire que l’on observe. La quasi-stagnation du taux de suicide au cours des trente années de forte croissance s’inscrit également à l’encontre de la conclusion tirée sur la base de la relation synchronique entre PIB et taux de suicide à l’échelle internationale (plus un pays est riche, plus son taux de suicide est élevé...). Dans la France du 20ème siècle, c’est l’augmentation du pouvoir d’achat qui protège du suicide, et son ralentissement qui le fait monter. Lorsque le pouvoir d’achat stagne, le suicide baisse ; il stagne encore lorsque le pouvoir d’achat monte fort et vite ; il monte lorsque le pouvoir d’achat se dégrade. Il est encore difficile de tirer de ce constat des conclusions définitives, sinon que l’affirmation péremptoire de Durkheim « la misère protège » ne se vérifie pas dans la France du XXe siècle et que Maurice Halbwachs a largement anticipé les résultats qu’on peut aujourd’hui obtenir à partir d’une sociologie contemporaine du suicide. La période où il publie ses Causes du suicide est précisément celle où le régime du suicide bascule, frappant autant les catégories les plus pauvres que les plus riches. Il n’en allait pas de même au 19ème où les riches étaient fortement exposés au phénomène. Il n’en ira plus de même dans la seconde moitié du 20ème où le suicide frappe majoritairement les catégories les plus démunies. Le taux de suicide est aujourd’hui le plus fort dans les groupes et les régions où l’espérance de vie est déjà la plus faible.

En mettant l’accent sur les seules relations de l’individu au groupe, Durkheim situait la causalité sociale du suicide à l’étage des interactions individuelles, pour le suicide par défaut d’intégration, et dans le domaine de la psychologie individuelle, dans le cas du suicide anomique : l’individu perd alors les repères qui lui permettaient d’ajuster ses comportements aux règles en vigueur dans son groupe social et de régler ses désirs sur les possibilités de les satisfaire. Le fondateur de la sociologie a par là largement sous-estimé l’existence d’un substrat organique, en grande partie produit par les contraintes économiques et sociales, susceptible d’altérer ces liens ou de désorienter les individus. Bien sûr, il évoque les crises économiques, les mouvements des prix, les faillites, etc.., mais il en reste à un niveau très général et jamais il ne prend en compte les conditions matérielles d’existence et de travail des individus. Et lorsqu’il parle de santé mentale, c’est pour affirmer qu’il n’existe aucun rapport entre le suicide et la folie, le suicide et la neurasthénie, le suicide et l’alcoolisme. Les données accumulées depuis un siècle par les épidémiologistes, les médecins, les psychiatres, les ergonomes et les sociologues du travail de tous les pays s’inscrivent à l’encontre de cette dernière hypothèse. Il y bien un lien entre suicide et troubles psychiatriques, suicide et alcoolisme. Mais ces états et ces symptômes ne sont jamais des causes nécessaires et suffisantes du suicide puisque ils n’apparaissent que dans des contextes économiques et sociaux bien particuliers.

Toutes ces données nouvelles incitent à intercaler un nouveau maillon dans la chaîne de causalité reliant « le social » au suicide individuel. Ce nouveau maillon serait celui des effets produits par les conditions matérielles d’existence et de travail sur l’état de santé physique et mental des individus, c’est-à-dire sur leurs propres corps. On ne revient pas à une explication en termes de causalité biologique en faisant de l’état de l’organisme la cause du suicide. On demeure au contraire dans le cadre d’une explication sociologique telle que l’a inaugurée Durkheim en élargissant seulement le spectre des variables sociales prises en compte aux pathologies très diverses qui affectent les individus selon la place qu’ils occupent dans l’espace social et professionnel. Aujourd’hui, personne ne peut plus considérer le corps comme une réalité naturelle relevant des lois de la seule biologie. Nos corps sont aujourd’hui pétris et façonnés par la vie sociale qui va jusqu’à en déterminer la durée. C’est en ce sens qu’Halbwachs traite déjà la mort comme un phénomène social, estimant que l’âge où elle survient résulte en grande partie des conditions de travail et d’hygiène, de l’attention à la fatigue et aux maladies, bref de conditions sociales autant que physiologiques.

Deux angles morts : le sexe et l’âge

Saisis d’admiration par la clairvoyance de Maurice Halbwachs qui perçoit - fait exceptionnel chez les sociologues ! - les transformations profondes du régime du suicide au moment même où elles se produisent en discernant le déplacement de son centre de gravité des villes vers les campagnes, des riches vers les pauvres, etc..., on est d’autant plus surpris du quasi silence qu’il observe à l’égard de deux variables qui accusent, depuis qu’elles sont mesurées, les plus fortes variations avec le suicide, le sexe et l’âge. Des différences énormes des taux de suicides entre hommes et femmes, jeunes et vieux, il ne dit rien ou presque, parce qu’il les considère, à l’instar de Durkheim, comme des faits de nature, hors champ de la sociologie. Comme tous les intellectuels de son temps, cet esprit pionnier éprouve encore en 1930 de véritables difficultés à considérer le sexe et l’âge comme des variables sociales. Méfions-nous néanmoins des anachronismes ! Notre « étonnement » et son « aveuglement » doivent être relativisés par le fait que les travaux des ethnologues comme Margaret Mead et Ruth Benedict et a fortiori les combats des mouvements féministes et le développement des « gender studies » sont postérieurs à la seconde guerre mondiale. Ce silence d’Halbwachs a le mérite de nous rappeler le caractère très nouveau de la prise de compte des dimensions sociales du genre. Evidence « naturelle » pour les sociologues d’aujourd’hui, elle est le fruit d’un combat acharné de la connaissance contre les « évidences naturelles » des différences biologiques entre les sexes et de luttes politiques des mouvements féministes. Les deux variables, sexe et âge, ne relèvent pourtant pas chez lui d’un même traitement. Maurice Halbwachs se montre plus averti sur le sexe que sur l’âge.

Ophélie s’est-elle vraiment suicidée ?

Halbwachs commence par reprendre la question là où Durkheim l’avait laissée : au fameux tableau de la page 204 croisant le taux de suicide avec le sexe, l’âge, le statut matrimonial et le lieu de résidence (Paris ou Province). Et, en grand virtuose, il lui fait subir une transformation statistique, en égalant à 100 le suicide des époux de chaque âge et des deux sexes (tableau 25, p.152).

Cette nouvelle présentation des données lui permet de raisonner à âge égal et à sexe identique et de confirmer, en les retrouvant, les grandes conclusions de Durkheim relatives à la protection qu’assure le mariage, et plus largement, la famille. Cette nouvelle présentation a pourtant le gros inconvénient de faire disparaître les deux effets majeurs lisibles dans le tableau brut publié par Durkheim, mais qu’il ne commente pas : la croissance exponentielle du taux de suicide avec l’âge ; la protection dont bénéficient les femmes, qui se suicident de trois à quatre fois moins souvent que les hommes.

La variable Hommes/Femmes est purement et simplement escamotée. Rien, pas une ligne, pas un mot, sur l’effet du sexe sur le suicide, aucune explication en termes de genre. Il revient pourtant sur la question de façon oblique dans le chapitre consacré à la question des tentatives.

En statisticien plus cosmopolite encore que Durkheim, Halbwachs sait bien que, dans tous les pays observés, les régularités de la statistique se déclinent au masculin et au féminin. Il récuse vivement le naturalisme gaillard de Morselli qui voit dans la sursuicidité masculine la preuve que l’homme « a plus de volonté et de force de caractère » que « la femme dont le système nerveux est plus impressionnable ». Il rappelle que le suicide ayant des causes sociales, « les hommes et les femmes n’occupant pas la même place et n’exerçant pas les mêmes fonctions dans la société, il paraît très naturel que la tendance au suicide ne soit pas également forte entre les deux sexes ».

Frappé par l’écart observé entre les deux sexes, Halbwachs est un moment tenté par une explication possible : la sursuicidité des hommes serait une illusion d’optique. Dès lors que l’on prend en compte à la fois les suicides accomplis et les tentatives de suicide, l’écart entre hommes et femmes se réduit notablement, puisque les tentatives sont massivement des actes de femmes. Halbwachs multiplie les données en ce sens, en établissant une statistique européenne des modes de perpétration. Partout, les hommes utilisent des modes plus infaillibles, la corde ou le fusil. Mais, en sociologue moderne, sans les préventions de Durkheim contre la psychologie, lecteur de Freud sûrement, ou de la littérature allemande qui s’en inspire, il conclut ces paragraphes de doute sur les données par un doute sur le doute. Il convoque alors Shakespeare et Dante à l’appui de son doute dans un passage très original où il se demande si le suicide emblématique d’Ophélie n’était pas au fond un simple accident....

« Rien ne ressemble plus, extérieurement, à un suicide véritable que certains suicides simulés, et à un suicide simulé que certains suicides véritables. Mais les acteurs eux-mêmes sont-ils mieux fixés à cet égard que les spectateurs ? Relisons, dans Hamlet, le récit de la mort d’Ophélie. « Au bord du ruisseau voisin s’élève un saule, dont le pâle feuillage se reflète dans le miroir de l’eau. Elle s’était rendue en cet endroit, portant de bizarres guirlandes de renoncules, d’orties, de marguerites, et de ces longues fleurs pourpres auxquelles nos bergers impudents donnent un nom grossier, mais que nos chastes filles appellent doigts de mort. Au moment où elle essayait de suspendre sa sauvage couronne aux rameaux inclinés, une branche méchante sur laquelle elle s’appuyait s’est rompue, et tous ses trophées de verdure sont tombés avec elle dans l’eau qui pleurait. Ses vêtements, se déployant autour d’elle, l’ont quelque temps soutenue à la surface comme une sirène. Pendant ce temps elle chantait des fragments de vieux airs, comme si elle n’avait pas conscience de sa détresse. Mais cela ne pouvait durer. Bientôt ses vêtements alourdis par l’eau qu’ils buvaient l’ont entraînée tandis qu’elle chantait, et le pauvre être est mort dans un lit de vase. » Si elle s’était retenue instinctivement aux roseaux du bord, si on était à temps survenu pour la retirer, eut-elle pu dire si elle avait glissé par hasard, si elle avait cherché la mort, si elle l’avait acceptée, si son égarement était en partie simulé ? Sait-on si l’on est jamais engagé tout entier dans le geste suprême ? Celui qui a pris la décision d’en finir se sent peut-être lié par un engagement pris vis-à-vis de lui-même. Ou bien il obéit à une logique irrésistible. Mais on n’est jamais sûr qu’on ne sera pas, au dernier moment, dispensé de remplir un engagement de ce genre, et que la logique n’aura pas tort. Quant les plus désespérés, au moment où la vie leur échappe, tendent la main pour la retenir, n’est-ce qu’une réaction organique, ou bien est-ce un appel des puissances profondes et les plus éclairées de l’être ? Certes, il n’y a pas de commune mesure entre ceux qui, fermement décidés à mourir, prennent les précautions nécessaires pour qu’on ne puisse ni les arrêter, avant qu’ils aient atteint leur but, ni les ramener à la vie, et les autres qui veulent seulement jouer avec la mort et ne l’affrontent pas bravement. Aux premiers seuls appartient le nom de « violents contre eux-mêmes ». Eux seuls sont digues des supplices cruels, mais pathétiques et touchants, que Dante leur réserve dans la forêt douloureuse. Pour les autres, leur place serait à l’entrée des cercles de l’enfer, parmi ceux qui ne savent pas se décider, et qui, comme unique punition, ont été privés à jamais de l’espérance de mourir [13]. ».

L’hypothèse avancée est donc rejetée au bénéfice du doute. Et le dossier clos. L’histoire ultérieure des variations des écarts, leur persistance, voire leur creusement, dans les pays occidentaux nous incitent aujourd’hui à regarder de près les investissements différentiels des hommes et des femmes dans la famille et le travail professionnel. Engagées dans la compétition économique et les aléas de la vie professionnelle, portant encore la charge du travail domestique et de sa gestion, les femmes n’ont pas aligné leurs comportements sur ceux des hommes. Toutes inégalités qui en les protégeant encore du suicide, témoignent à leur façon des différences fondamentales qui séparent encore aujourd’hui les statuts sociaux des hommes et des femmes. L’engagement des femmes dans le travail se démarque nettement de celle des hommes, tout entière organisée autour du pouvoir, de l’argent et du souci de laisser par son travail une trace durable. Elles sont beaucoup plus sensibles aux aspects quotidiens de leur activité professionnelle qu’elles vivent sur un mode personnel ; elles prennent davantage en compte l’intérêt immédiat du contenu de leur travail (« Je m’implique dans mon travail parce que ça m’intéresse ») et l’attention qui leur est portée en tant que personne (« J’ai le sentiment d’être écoutée et je l’apprécie »). Le contact humain, le plaisir éprouvé à se mettre au service des autres semble davantage relever d’une conception féminine du travail. Pour apprécier un « bon travail », les hommes mettent en avant la question du salaire, les femmes celle des horaires. Il est clair que ces différences de jugements sont en grande partie le produit d’une inégalité objective, structurelle, liée à l’engagement des femmes dans le travail domestique [14] dont la participation à la vie professionnelle ne les a pas du tout (ou si peu...) déchargées. Les écarts observés dans les pays occidentaux s’estompent dans la région du Pacifique et s’inversent en Chine, seul pays au monde où le taux de suicide des femmes l’emporte sur celui des hommes. Preuve ultime, s’il en était encore besoin, des dimensions sociales du genre....

Age, silence absolu

L’allongement de l’espérance de vie, l’invention du troisième âge, la maltraitance sociale (chômage, petits boulots, bas salaires, précarité...) infligée aux jeunes par les transformations brutales liées aux chocs pétroliers ont amené les sociologues à renouveler le regard sur les âges, à proposer plusieurs théories, à diversifier les points de vue sur ce qui se joue entre les jeunes et les vieux, les solidarités entre générations dans un contexte de rivalités entre les cohortes. Rien de tel à l’époque d’Halbwachs.

Le dernier quart du vingtième a en effet bouleversé une relation que plus de 150 ans de statistiques mondiales avait incité à considérer comme une donnée universelle : la croissance régulière du taux de suicide avec l’âge. Depuis le début du 19ème siècle et dans la quasi-totalité des pays disposant de statistiques, la tendance ne souffrait aucune exception. Les jeunes mettaient peu fin à leurs jours, tandis que l’âge venant, la proportion de personnes passant à l’acte augmentait selon un profil quasi linéaire. S’imposant à tous avec la force d’une évidence naturelle, la relation appelait peu de commentaires. Elle était si simple et si universelle qu’elle devenait transparente. Alors même que les écarts qu’il observait entre les suicides des plus jeunes et des plus vieux dépassait largement en amplitude tous ceux qu’il constatait en matière d’état civil, de religion ou d’urbanisation, Emile Durkheim ne considère jamais l’âge comme une variable sociale à part entière. Il voit seulement dans la croissance du suicide avec l’âge une confirmation supplémentaire du caractère social du phénomène : les chances de se suicider augmentant avec le temps passé en société, c’est bien dans la vie sociale et dans les effets à long terme de son action sur les individus qu’il faut chercher les causes du suicide, et non dans la nature ou la biologie. « Comment, dès lors, attribuer à l’hérédité une tendance qui n’apparaît que chez l’adulte et qui, à partir de ce moment prend toujours plus de force à mesure que l’homme avance dans l’existence [15] ? » Halbwachs est encore moins loquace que son prédécesseur sur cet aspect du suicide, il n’en souffle mot.

Beaucoup plus attentifs aujourd’hui aux effets d’âge et de génération sur tous les aspects de la vie sociale, démographes, sociologues et économistes considèrent au contraire les variations du taux de suicide selon l’âge comme particulièrement significatives. Ils ont ainsi proposé diverses explications à l’accroissement quasi-linéaire des risques de suicide au fil des ans. La plus courante confirme à sa manière le principe de l’explication durkheimienne ; elle assimile le vieillissement à une « mort sociale [16] », les personnes âgées cumulant les facteurs favorables au suicide : à l’affaiblissement des liens qui unissent l’individu aux grands foyers d’intégration que sont la famille (départ des enfants, isolement, veuvage,..) et l’activité professionnelle (mise à la retraite, sentiment d’inutilité, perte de l’usage réglé de l’espace et du temps qu’assure le va et vient entre domicile et travail, etc..), s’ajoutait jusqu’à un passé récent l’appauvrissement et la précarité matérielle. Pour certains économistes, le suicide peut alors devenir un arbitrage rationnel entre les coûts et les souffrances escomptés d’un futur assombri et les maigres profits à attendre du temps qui reste à vivre [17]. La valeur attendue du futur est moindre que celle de la délivrance des maux assurée par la mort. D’autant qu’à un âge avancé, l’espérance de vie se réduisant comme une peau de chagrin, la quantité d’existence à sacrifier devient très inférieure à celle que doit consentir un adolescent ou un jeune de vingt ans. Cette élévation du risque de suicide au fil des ans était mise en relation avec les différentes conditions matérielles associées aux grands âges de la vie au dix-neuvième siècle et dans la première partie du vingtième. La vieillesse était souvent un naufrage économique et corporel, tandis que les jeunes étaient en droit de fonder de riches perspectives dans l’avenir. Des théories de bon sens confortaient ainsi l’un des faits les plus robustes établis par la sociologie du suicide qui devenait monotone à force de ne varier ni dans le temps, ni dans l’espace.

Et puis, voilà qu’au cours des années 1970, cette belle institution vieille d’un siècle et demi se dérègle brutalement sous les coups d’un double mouvement : le suicide des jeunes augmente, celui des personnes âgées diminue. Les deux phénomènes surviennent au même moment ; ils sont étroitement liés et doivent être analysés ensemble. De fait, entre jeunes et vieux, se creuse aujourd’hui un fossé qui sépare d’un côté, ceux qui cumulent les attributs majeurs de la puissance sociale, et de l’autre, ceux qui concentrent sur leurs têtes la majorité des handicaps.

Une sociologie du désespoir

Dans l’analyse du suicide, comme dans les étapes de la sociologie française, Les causes du suicide représente une contribution majeure. Halbwachs y démontre la fécondité cumulative et rectificative de la méthode statistique. Reprenant 33ans plus tard le dossier ouvert par Durkheim, il l’actualise, l’amende et le complète. En même temps qu’il continue l’œuvre de Durkheim en la rajeunissant, il laisse à ses successeurs un état de la question pendant l’entre-deux guerres préfigurant une grande partie les évolutions ultérieures. Aussi persuadé que son prédécesseur par la nécessité d’objectiver les faits et de briser avec les représentations du sens commun, il allie à cette entreprise de distanciation un rapprochement exemplaire avec les données immédiates de l’expérience. La notion de désespoir y joue un rôle central, se substituant ainsi au couple de forces très abstraites retenues par Durkheim, l’intégration et la régulation. Renonçant à la distinction absolue entre le social et l’individuel, il réintroduit à leur place les dimensions subjectives que les victimes donnent à leur acte. Il rend alors possible une coopération entre les sociologues et les psychologues, les psychiatres et les psychanalystes, chacun cherchant à mettre en œuvre ses propres principes d’explication, aucun point de vue ne se trouvant exclusif de l’autre. Surtout, le point du suicide qu’il fixe sur la carte des sociétés occidentales à son époque demeure pour tous les navigateurs qui lui succèderont un amer indispensable pour tracer leur propre route dans un monde qui ne cesse de se transformer.

Christian Baudelot et Roger Establet, 1er décembre 2005

NOTES

[1Maurice Halbwachs, Les causes du suicide, coll Le lien social, Presses Universitaires de France, préface de Serge Paugam, Paris, 2005. Les références au texte d’Halbwachs de notre communication renvoient à la pagination de cette nouvelle édition.

[2Christian Baudelot, Roger Establet, Suicide, l’envers de notre monde, Le Seuil , Paris, 2006

[3Tableau XII, Halbwachs, op cit, page 78.

[4Ibid. page 124

[5Ibid. page 147.

[6L’expression est anachronique, Halbwachs ne s exprimant jamais dans ces termes : la notion de variable lui est largement postérieure. Il reste que cette expression contemporaine est celle qui rend le mieux compte de son apport.

[71. Cette erreur n’est pas la seule : la colonne de droite (écart relatif) en compte trois autres ; il faut
remplacer 126, 144 et 330 par 122, 139 et 328.

[8Ibid, p. 213

[9Ibid, p 219)

[10Ibid, p216

[11Emile Durkheim, Le suicide, p. 269

[12. Paul Bohannan, African homicide and suicide, New York, Atheneum, 1967

[13Maurice Halbwachs, op.cit., pp 61-62

[14Christian Baudelot, Michel Gollac, Céline Bessière, Isabelle Coutant, Olivier Godechot, Delphine Serre, Frédéric Viguier, Faut-il travailler pour être heureux ? Fayard, 2003

[15Emile Durkheim, op cit, pp 78-81.

[16Anne Marie Guillemard, La retraite, une mort sociale, Puf, Paris, 1972, tel est le titre donné au début des années 1970 à un ouvrage consacré aux retraités de la fin des années 1960.

[17D. Hamermesh and N. Soss « An Economic Theory of Suicide », Journal of Political Economy 82 (1) : 83-98, 1974

Note de la rédaction
Lire et télécharger le texte de Christian Baudelot et Roger Establet au format PDF (560Ko).

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