Accueil |  Présentation  | Qui sommes-nous ?  | Charte éditoriale  | Nous contacter  | Partenaires  | Amis  | Plan du site  | Proposer un contenu

Suivre Liens socio

Mail Twitter RSS

Votre Liens socio

Liens Socio ?
C'est le portail d'information des sciences sociales francophones... Abonnez-vous !

Le Traité de sociologie générale de Pareto aujourd’hui

par Alban Bouvier

publié le samedi 23 octobre 2004

   

Il y a au moins deux raisons essentielles très fortes de lire Pareto aujourd’hui - spécialement le Traité de sociologie générale - l’une générale, l’autre plus particulière. Il s’agit, dans les deux cas, de redresser quelque peu la compréhension que l’on a habituellement de la théorie sociologique contemporaine et de suggérer des voies nouvelles directement greffées sur cette dernière.

1/ La première raison de lire le Traité est que Pareto a été victime d’une très étrange occultation par la référence insistante à Weber de la part des individualistes méthodologiques qui soit se réclament de la Théorie du Choix Rationnel (Coleman) soit voient au moins en cette dernière le noyau des sciences sociales (Elster, Boudon). La question des rapports entre économie et sociologie, au cœur des débats sur la portée de la TCR, est pourtant, pour ainsi dire, la question parétienne par excellence alors que Weber s’intéresse foncièrement à une toute autre question, celle de la dimension éthique de l’économie et du substrat religieux de cette dimension éthique elle-même. Le Traité se pose fondamentalement la question de la manière dont il faudrait compléter l’économie (sous la forme de la théorie de l’équilibre général de Walras-Pareto) pour rendre compte de ce qui échappe à la portée de celle-ci. Pareto est hésitant dans la dénomination de ce champ et il appelle « sociologie » tantôt cette discipline complémentaire de l’économie et tantôt la science sociale générale qui les engloberait toutes les deux. Mais cela importe assez peu. On dit souvent, en effet, que pour Pareto l’objet de l’économie serait constitué par les actions dites « logiques », i.e. des actions caractérisées par une utilisation des moyens adaptés à la fin recherchée, de sorte que, sauf accident extérieur, la fin visée serait atteinte. Toutes les autres actions, « non logiques », seraient l’objet de ces recherches complémentaires, que l’on donne à celles-ci ou non un nom spécifique. Or, selon Pareto, l’un des quatre types d’actions non logiques qu’il conviendrait de distinguer se trouve exemplifié de façon particulièrement typique par le comportement d’entrepreneurs qui baissent leur prix de vente sans concertation, chacun de leur côté, en espérant ainsi attirer plus de clients et plus que compenser leur perte mais qui, le faisant tous en même temps, n’augmentent en rien leur clientèle personnelle et sont donc finalement perdants. C’est ce qu’on appelle un effet non voulu (et non prévu) pervers par composition d’actions individuelles, au sens où cet effet requiert pour exister la convergence d’actions individuelles. La sociologie, au sens usuel (non spécifiquement parétien) du terme, regorge, bien entendu, d’effets non intentionnels, mais Weber n’avait repéré lui-même que des effets pervers individuels additionnés : le protestant devient capitaliste sans l’avoir voulu ni prévu mais le capitalisme comme phénomène social n’est que l’addition pure et simple d’une multitude de ces comportements individuels animés en eux-mêmes (et non du fait de leur interaction avec d’autres comportements) d’une logique « perverse ». L’individualisme méthodologique depuis au moins Menger jusqu’à Schelling, Olson et Boudon en passant par Hayek, Von Mises et Merton fait de l’analyse des effets pervers de type parétien (et non wébérien) l’objet par excellence des sciences sociales. La fin des actions n’a toutefois nul besoin d’être de type proprement économique ni non plus de viser le self-interest au sens ordinaire (et matériel) du terme, ce qui est souvent le cas dans les recherches précédentes, par exemple chez Olson ou dans les sciences politiques inspirées de ce modèle. Il peut s’agir de toute fin, Pareto étant le premier à envisager clairement l’éventail de toutes les « préférences » des individus.

Le reste de la théorie de l’action de Pareto, objet toujours de cette « sociologie » exposée dans le Traité, est d’examiner quels sont les autres types d’actions qui échappent à la maîtrise des individus et aboutissent à un résultat contraire à la fin recherchée sans relever pour autant de ces effets de composition. La théorie de l’action de Pareto intègre donc aussi les cas « wébériens ». Et elle se révèle beaucoup plus systématiquement organisée que celle de Weber autour de la question cruciale de la relation entre intention et réalisation des intentions et notamment de l’analyse des différents types de causes à la source de l’échec de cette relation. Pareto s’intéresse tout spécialement, parmi ces actions « non logiques », aux actions qui échouent du fait de raisonnements logiquement faux ou de croyances fausses quant à la nature des moyens à mettre en œuvre. Cette préoccupation centrale de Pareto introduit à ce que je considère comme la deuxième raison essentielle, plus particulière, de lire aujourd’hui Pareto. Pareto ouvre ici vers les analyses qui considèrent l’acteur doté de ce qu’on pourrait appeler approximativement une « information imparfaite » et d’une rationalité limitée. Pareto ouvre a fortiori vers le domaine de ce que l’on appelle aujourd’hui la rationalité cognitive et il le fait de manière originale mais assez chaotique et désordonnée. Une des originalités de Pareto est, en effet, de déborder en fait largement le cadre de ce que l’on entend habituellement par information imparfaite pour y intégrer les croyances, y compris mythiques, et donc ouvrir vers une intégration de l’anthropologie elle-même à une science sociale unifiée, bien au-delà des versions classiques de la TCR, de l’autre de lier cette conception de la rationalité cognitive à une théorie de l’argumentation qui ouvre vers une conception beaucoup moins solipsiste de la rationalité que celle qui domine également la TCR. Cette fois, c’est Pareto qui a comme contribué à occulter l’aspect « cognitiviste » de sa pensée par les nombreux passages où il met en exergue de façon presque obsessionnelle le rôle des affects, en l’occurrence individuels (i.e. pas même collectifs comme chez Durkheim), dans les croyances et les actions. Mais on n’a guère pris garde au contenu des nombreuses analyses d’exemples que Pareto propose à cette occasion ni non plus à quelques références décisives mais rapides qu’il fait à Stuart Mill. On répète souvent en effet, depuis Halbwachs, que Pareto multiplie à l’excès et sans obéir à aucune règle les exemples illustratifs, au lieu de chercher à tester de façon méthodique ses hypothèses essentielles ; le lecteur se lasse effectivement bien vite de considérer des exemples apparemment très inutilement répétitifs. Pourtant, une lecture attentive montre que Pareto ne multiplie les exemples que parce qu’il tâtonne à analyser les phénomènes sous divers aspects et qu’il échoue à forger un modèle général à partir des micro-modèles très variés qu’il esquisse. Or ces analyses d’exemples sont bien loin d’illustrer le seul modèle affectiviste. Elles sont souvent plus près du fond de la pensée de Mill, que Pareto fustige parfois avec sévérité mais auquel il rend aussi un hommage appuyé en confessant qu’il voudrait réaliser le versant sociologique de ce que Mill a accompli sur le versant logique et psychologique dans ses analyses des sophismes et autres erreurs de raisonnement. Il n’y a pas à tirer beaucoup Pareto pour s’apercevoir que Pareto est ainsi beaucoup plus intellectualiste qu’il y paraît, voire « cognitiviste ». Mais Pareto, il est vrai, comme Mill et plus encore que Mill (en tout cas beaucoup plus en détail), cherche à associer cognition et émotion. On peut penser, du coup, que c’est probablement le marxisme initial de Jon Elster qui a laissé celui-ci passer complètement à côté de Pareto, qui anticipe pourtant l’entreprise de « subversion » émotiviste elstérienne de la TCR de façon si étonnante. Comment ne pas penser alors aussi, en passant, à ces marxistes analytiques proches d’Elster, comme Roemer, qui ont cherché une théorie de l’exploitation plus générale que celle de Marx, en reprenant eux-mêmes sans s’en apercevoir le projet parétien de forger une théorie (plutôt très provocatrice) de la spoliation « réciproque » des pauvres et des riches ? La démarche de Jean-Claude Passeron, parti lui aussi d’un marxisme militant assez dur et fortement teinté de durkheimisme mais redécouvrant depuis quelques temps Pareto, est d’autant plus saisissante.

Ce Pareto intellectualiste / cognitiviste / émotiviste est le Pareto qu’il faut, à mon sens, relire en priorité. C’est lui qui, indépendamment même de la TCR, suggère des analyses des croyances tout à fait en prise avec les recherches de psychologie cognitive contemporaine, de Nisbett et Ross - qui ont eux-mêmes fait redécouvrir Mill - jusqu’à Damasio.

Raymond Boudon est peut-être, en fait, le seul des individualistes méthodologiques partisans de considérer la TCR comme le noyau des sciences sociales (au cœur d’une théorie plus générale) à avoir saisi intuitivement l’importance cruciale de Pareto, sans toutefois, à mon sens, aller jusqu’au bout de ses intuitions. Dans La logique du social, Pareto est cité autant que Marx et Tocqueville, à peine moins que Durkheim et plus que Weber, et les analyses proposées dans le Dictionnaire Critique de la Sociologie, rédigé en collaboration avec F. Bourricaud, sont magistrales de perspicacité quant aux virtualités de la pensée parétienne (voir l’index thématique général à « Pareto »). Curieusement Boudon marque ensuite un retrait progressif, particulièrement sensible dans « L’actualité de la distinction parétienne entre “actions logiques” et “actions non logiques” » (in A. Bouvier (dir.), Pareto aujourd’hui, Paris, P.U.F, 1999). Pourtant L’Art de se persuader lui-même aurait pu être mis plus que de façon rhétorique sous le patronage de Pareto. Si Boudon lui préfère Simmel, on peut dire qu’il s’agit d’un Simmel considérablement transformé et pour ainsi dire relu à travers le prisme parétien (ou, peut-être, un Pareto redressé par le rationalisme de Simmel).

Il faut rendre à Giovanni Busino un hommage tout spécial non seulement pour nous avoir offert depuis longtemps les œuvres complètes de Pareto en français et en italien (oeuvres annotées dans la version italienne) mais aussi constamment commenté l’œuvre (voir tout spécialement le très vif « Lire Pareto aujourd’hui ? » dans A. Bouvier, op. cit, ouvrage collectif qui contient en outre une grande variété d’études sur les divers aspects de la pensée de Pareto aujourd’hui significatifs, bien au-delà de ceux sur lesquels j’ai ici insisté). On ne saurait conclure sans rappeler l’historicisation de la pensée de Pareto auquel s’est livré Bernard Valade, particulièrement bienvenue s’agissant d’un auteur comme Pareto qui - mêlant constamment aux analyses scientifiques et aux exemplifications historiques érudites, des prises de positions polémiques parfois choquantes sur l’actualité sociale et politique immédiate de son temps, notamment dans le Traité - serait, sans cette insertion minutieuse dans un contexte, beaucoup plus difficile à comprendre dans tous ses excès.

Alban Bouvier

Note de la rédaction

- Alban Bouvier est professeur de sociologie à l’Université de Provence. Ses travaux s’inscrivent dans le domaine de la philosophie des sciences sociales et de la théorie sociologique (essentiellement sur les développements critiques de la théorie du choix rationnel et les rapports entre sociologie et économie), et il s’intéresse également à la sociologie cognitive et sociologie de la connaissance (savante ou ordinaire, scientifique ou religieuse) et à l’étude de la dimension argumentative de la vie sociale (notamment dans ses aspects politiques). Il est notamment l’auteur de L’argumentation philosophique. Etude de sociologie cognitive (Paris, Presses Universitaires de France, 1995), de Philosophie des sciences sociales. Un point de vue argumentativiste en sciences sociales (Paris, Presses Universitaires de France, 1999) et de Pareto aujourd’hui (ouvrage collectif sous sa direction, Paris, Presses universitaires de France, 1999).

A lire aussi :
- Giovanni Busino
Lire Pareto aujourd’hui

- Jean-Claude Passeron : Pareto, l’économie dans la sociologie

À lire aussi dans la rubrique "Idées"

Retour sur l’exposition « 1931, les étrangers au temps de l’Exposition coloniale »

Partenaires

Mentions légales

© Liens Socio 2001-2011 - Mentions légales - Réalisé avec Spip.

Accueil |  Présentation  | Qui sommes-nous ?  | Charte éditoriale  | Nous contacter  | Partenaires  | Amis  | Plan du site  | Proposer un contenu